La colère de Socrate

Chant II du Journal de campagne

Résumé du Chant I: Pour promouvoir la campagne de financement participatif « Un palefrenier à Cambridge », Platon a interrompu une partie de dés entre Socrate et Alcibiade. Socrate doute de l’entreprise, mais Alcibiade s’est emparé du projet de thèse pour en parler à l’Assemblée.

Socrate : Bravo, Platon, tu me fiches en l’air ma partie de dés! Et comment veux-tu que moi, je fasse la promotion d’un thésard qui va écrire une n-ième thèse sur tes dialogues? Tu sais que je déteste l’écriture, et par dessus tout ce que toi, tu as écrit. Tu me fais dire n’importe quoi dans tes dialogues : jamais je n’ai parlé du « monde des idées », jamais je n’ai raconté de fables sur des prisonniers qui regardent des films dans des cavernes. Aujourd’hui on ne cesse d’écrire des thèses sur ces âneries, et tout le monde croit que ça vient de moi.

Platon : C’est pour cela que, depuis que j’ai publié mon premier dialogue, tu refuses de jouer aux dés avec moi?

Socrate : Maintenant c’est dit.

Platon : Mais justement, cette thèse, c’est peut-être le moyen de nous réconcilier! Contrairement aux autres, le palefrenier s’en fiche des idées de Socrate. Il s’intéresse à la manière dont tu exprimes ces idées dans mes dialogues, et il veut montrer que, grâce à cette manière un peu particulière, tu indiques aux gens comment communiquer.

Socrate : Ah, la manière un peu particulière, parlons en ! Dans le Banquet, non seulement tu inventes tout ce que je dis d’eros, mais tu me fais dire que j’ai entendu tout cela de la bouche d’une prêtresse, Diotime de Mantinée ! Le procédé est grotesque. Tout le monde sait bien qu’elle n’a jamais existé, cette Diotime. Tu aurais pu au moins te soucier de me faire mentir correctement. Et maintenant, depuis plus de 2000 ans que je suis descendu dans ce trou perdu, tout le monde se paie ma tête : alors Diotime, toujours prof à Mantinée? Quand est-ce qu’on la voit descendre aux Enfers, ta prêtresse? Quelle santé !

Platon : Justement, il va parler de Diotime dans sa thèse. Il veut dire que ce n’est pas important qu’elle ait existé ou non. Ou plutôt que c’est un beau mensonge. Si tu l’as inventée, c’est par stratégie. C’est parce que parfois, pour bien communiquer un message, il vaut mieux raconter des fables, et inventer des personnages, comme tu le fais quand tu parles, comme je le fais quand j’écris des dialogues. En somme, pour dire la vérité, il faut parfois mentir. C’est ça, la « leçon de communication », tu comprends?

Socrate : Je comprends que, ce qu’il veut montrer, c’est que, toi et moi, on est des communicants très malins. Il commence à me plaire ton thésard. Mais dis-moi, Platon, toi qui as écrit ces beaux dialogues, pourquoi faut-il mentir pour dire la vérité?

Platon : Je n’en sais rien, moi. Et toi?

Socrate : Aucune idée. On le saura quand on lira la thèse.

Platon : … et pour ça, il faut le subventionner, mon thésard.

Socrate : C’est un peu risqué, cette histoire, non?

Platon : Certes, mais en même temps, tu peux donner deux Euros. Ce n’est pas cher si ça nous permet de comprendre pourquoi j’ai écrit des dialogues…

Socrate : … et si ça peut nous réconcilier, c’est un beau risque à prendre : comme cela, je pourrai reprendre ma partie de dés ! Soutenons-le, ton palefrenier. Et dès qu’on peut l’envoyer à Cambridge, on trinque avec un verre de nectar et on se remet à jouer aux dés. … Dis-moi, mon petit Platon, tu as bien deux Euros à me prêter?

…  LA SUITE

UN PEU DE MORALE, GRANDS DIEUX!  Retrouvez les enseignements philosophiques de cette aventure dans la deuxième Leçon du palefrenier: Y a-t-il de beaux mensonges?

 


Illustration : Antoine Coypel, La colère d’Achille (détail) © 2000–2014 The Athenaeum


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