La trahison d’Alcibiade

Chant III du Journal de campagne

Tandis que Socrate et Platon s’entretenaient du moyen de reprendre leur partie de dés (voir Chant II), Alcibiade est parti à l’Assemblée des Enfers pour promouvoir une campagne de financement participatif: « Un palefrenier à Cambridge ! ». Mais l’aventure a pris un tour imprévu.

 

Glaucon : Eh, doucement l’ami! Où cours tu comme ça?

Anoètos : Au port du Styx[1], rejoindre Alcibiade. Il monte une expédition pour aller faire sa thèse à Cambridge. Il a besoin d’hommes d’équipage. Tu viens? Y a de l’argent à gagner, et c’est l’occasion de sortir de ce trou à rats.

Glaucon : Jamais de la vie ! Je descends tout juste de la barque de Charon[2]. J’ai un mal de mer … à en mourir. Mais que me racontes-tu? Toutes les Ombres, ici, ne parlent que du projet de thèse, de la campagne … mais on dit que c’est un palefrenier qui part à Cambridge, pas Alcibiade.

Anoètos : C’est compliqué, Alcibiade s’est emparé du projet de thèse, que le palefrenier avait lui-même prêté à Platon, pour promouvoir sa campagne de financement. Alcibiade, pétri de bonnes intentions, voulait parler du projet devant l’Assemblée. Mais en chemin, il s’est arrêté chez un jeune flambeur qui vient de descendre ici – un enterrement de vie de garçon en grande pompe, avec des filles et du champagne à gogo, comme il se doit. Tu connais le goût d’Alcibiade pour ces plaisirs. Il est arrivé à l’Assemblée complètement ivre, sans avoir lu le projet de thèse. On le voit monter à la tribune soutenu par deux courtisanes, en vociférant et en vidant un seau à champagne qu’il avait rempli de vin – un souvenir de son banquet. Il parcourt vaguement les grands titres du projet de thèse, et voilà qu’il se lance dans un discours …. brillant !

« Envoyez un palefrenier à Cambridge! Vous ferez entrer Platon dans votre équipe de communication! Apprenez à manipuler le langage, car les mots ne signifient rien ! Et manipulez les foules, car elles ne comprennent rien! »

Tonnerre d’applaudissements. Alcibiade annonce à la foule en délire le lancement du « Platonthon » et fait passer dans l’assemblée son seau à champagne. On récolte 200 000 Euros en quelques minutes. De quoi financer dix ans de thèse. Jamais campagne de crowdfunding ne fut plus rondement menée …

Mais c’était sans compter sur le zèle de Platon, venu écouter l’éloge du projet de thèse par Alcibiade. Le seau n’avait pas encore fait le tour de l’Assemblée que le philosophe monte à la tribune, outré :

« Alcibiade est un imposteur! Il n’a rien compris à ce projet de thèse, ni à mes dialogues. Jamais je n’ai écrit que les mots n’avaient aucun sens, au contraire. Certes, les mots prennent de multiples sens dans la bouche des orateurs sans vergogne, comme Alcibiade qui pervertit mon enseignement. Mais le travail du philosophe, c’est de démasquer ces faux semblants, pour trouver le vrai sens des mots. Car la vérité, ça existe, que diable! Et jamais je n’ai dit qu’il fallait prendre ses auditeurs pour des idiots. Au lieu d’écouter les discours racoleurs d’un ivrogne, lisez mon Phèdre[3], bande d’abrutis! Tout ce que j’explique, dans ce dialogue, c’est qu’il faut adapter son discours aux goûts, aux compétences de son public. »

« Et bien de quoi te plains-tu? rétorque Alcibiade. Si tu veux le vendre ton projet de thèse, il faut t’adapter à ton public. Il faut faire de la com’. »

« Oui, mais la communication, cela sert à faire comprendre la vérité. Pas à dire n’importe quoi. Tu profanes mes idées, et celles du palefrenier ».

À ce mot de « profaner », un murmure enfle dans la foule. On ne plaisante pas avec cette question, par chez nous. Les morts veillent à l’entretien de leurs sépultures avec des manies de vieux célibataires. Un prêtre vole aussitôt à la tribune, il s’appelle Euthyphron. Depuis qu’il sait que Platon a donné son nom à l’un de ses dialogues, il suit le philosophe partout, et prend systématiquement sa défense[4] : « Souvenez-vous de la profanation des Hermès! lance-t-il. Alcibiade n’y était pas pour rien[5] »

Alcibiade, sentant le vent tourner, se glisse hors de l’Assemblée, emportant sous son manteau le seau à champagne et le projet de thèse. Platon le rattrape dans la rue :

« Où vas-tu? » – « À Cambridge ; si je reste ici je me fais lyncher » – « Tu ne vas pas me faire croire qu’un fêtard comme toi peut s’enfermer trois ans dans une bibliothèque. Rends-moi au moins le projet de thèse » – « Pas question! Avec ce document, je peux ouvrir une Académie d’un nouveau genre : Platon parle aux crétins. Je ferai fortune, je monterai une équipe d’aviron – on dit qu’il y a des compétitions fantastiques là bas. Et avec mon équipe, je gagnerai les Jeux Olympiques.»

Puis, sans attendre la réponse de Platon, Alcibiade détale avec ses compagnons vers le port, en chantant « Gooood save our graaaacious Queen …».

Depuis, Platon arpente l’Île des Bienheureux en criant au traître. Il se tire les poils de la barbe et répète à qui veut l’entendre : « Platon parle aux gamins, pas aux crétins! ». Mais tout le monde s’interroge sur le sens de cet aphorisme étrange.

En attendant, Glaucon, si tu aimes Platon et la philo, viens avec nous à Cambridge. On va y apprendre à communiquer! »

LA SUITE

 ET LA MORALE, NOM DE ZEUS! Anoètos a-t-il vraiment compris le sens de l’histoire qu’il rapporte? Découvrez la morale philosophique de cette aventure dans la Leçon du palefrenier.

 


Illustration : Charles and Mary Lamb, ‘Tales from Shakespeare’ – Othello and Iago  © Wikimedia Commons


 

[1] Fleuve des Enfers.

[2] Passeur des Enfers.

[3] Dans le Phèdre, Platon définit les règles d’une bonne rhétorique, destinée à l’enseignement philosophique.

[4] Voir le dialogue Euthyphron, où le prêtre apparaît comme un religieux ignorant et superstitieux.

[5] En 415 av. J.-C., Alcibiade et quelques un de ses amis sont accusés d’avoir mutilé des statues du dieu Hermès, lors d’une nuit de beuverie. Pour échapper à ses accusateurs, Alcibiade s’est exilé à Sparte, l’ennemie d’Athènes, emportant avec lui les plans d’une opération militaire qu’il devait diriger contre Sparte. Cette trahison est l’une des causes majeures de la ruine d’Athènes, qui mettra fin à la guerre du Péloponnèse.

 

 

 

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