L’enlèvement de Platon

Chant IV du Journal de campagne

Alcibiade le Fourbe a mis les voiles pour Albion, emportant avec lui la cagnotte du Platonthon, ainsi que le projet de thèse du palefrenier, grâce auquel il compte fonder une nouvelle Académie : « Platon parle aux crétins » (voir le Chant III du Journal de Campagne). Pour déjouer cette entreprise, Platon se lance à la poursuite d’Alcibiade. Il cherche main forte chez les Surhommes – un club très fermé de l’Île des Bienheureux. Platon expose son plan d’action.

Platon : J’ai besoin de vous, les gars. On monte une flotte dare-dare, on rattrape le vaisseau d’Alcibiade, on s’empare du projet de thèse et du saut à champagne, on fait escale à Marseille pour prendre le palefrenier, et on emmène tout ça à Cambridge.

Don Quichotte : Une nouvelle Odyssée! Mais je n’en serai pas, mon brave. Désormais, Don Quichotte n’est plus un chevalier solitaire. Le voici pasteur, aux Enfers. Vois! Comment pourrais-je abandonner un troupeau si noble, source de si aimables divertissements, justes compensations de mes exploits d’antan? Et hop ! (À la suite de Mao Tsé-toung, Don Quichotte saute sur le dos d’Alexandre le Grand, qui lit, à quatre pattes, un traité de yoga).

Alexandre : Fais pas gaffe, il est bizarre, ce type. Depuis qu’il est descendu ici, il prend tous les héros pour des moutons.

Friedrich : Ach ! C’est le monde à l’enfer.

Platon : Et toi, Alex, que fais-tu à quatre pattes? Relève-toi, mon grand. Cette mission est pour toi.

Alexandre : Ne compte pas sur moi, je travaille la posture du chat. Et depuis mon petit tour en Inde, j’ai découvert la sagesse, je déteste le bruit des armes.

Don Quichotte : Viens plutôt jouer avec nous. Avec Mao, on apprend à faire de grands bonds.

Platon : Je n’ai pas besoin de cela pour aller de l’avant, moi. Depuis que le palefrenier a embrassé ma cause, je me sens pousser des ailes. Je communique tous azimuts, je fais des conférences sur l’amour, sur l’Europe, dans les librairies, les lycées, les centres socio-culturels ! Je parle aux chevaux, je parle même aux gamins.

Mao : Platon parle aux gamins? Mais c’est la révolution ! Je te l’organise, moi, ton expédition. Je tiendrai la barre du navire. Mais pour monter à l’abordage, il nous faut un vrai héros, un fonceur, qui ne réfléchit pas trop.

Don Quichotte : Héraklès?

Alexandre : Fausse piste, Héra l’a renvoyé à ses travaux. Sous prétexte qu’il faisait des fautes d’orthographe dans ses rapports de stage. Il doit tout redoubler.

Platon : Il en est où?

Alexandre : Aux écuries d’Augias, il fait le palefrenier.

Mao : Palefrenier, mais pas le dernier ! Au nom des gamins, je vais émanciper Héraklès, et il nous fera entrer le palefrenier à Cambridge. (Prenant Platon par la barbe) Mais toi, l’intello, suis-moi : les palefreniers à l’université, les philosophes à l’écurie!

Don Quichotte : Ah non, Mao, reste! On a besoin de toi, ici. Et c’est une très longue marche pour aller chez Augias!

Le Chœur[1] : Las, Las! La tragique partie de campagne! La cagnotte envolée, le projet de thèse profané, Platon à l’écurie ! Qui sauvera la polyphonie dans le ‘Banquet’[2]? Ah! voici le sauveur, le divin Hercule!

Héraklès (furieux, brandissant sa massue) : A Cambridge, le palefrenier! Mon pote Mao m’a tout raconté pendant la promenade. On commence par mettre à sac l’université, et je te le fais entrer en thèse, ton paleu[3], à coups de gourdins s’il le faut.

Assis à l’écart, deux chevaux jouent aux échecs.

Bucéphale : Crois-tu vraiment qu’Héraklès a compris sa mission?

Rossinante : Non, c’est mal parti cette campagne. Peut-être faudrait-il qu’on prenne l’affaire en mains ? Après tout il s’agit de l’avenir d’un gars de chez nous. Tu sais quelque chose de son projet?

Bucéphale : Rien, à part qu’il veut traverser la Manche.

Rossinante : La Manche, ça me connaît! Allez, on va prendre l’air. Tu connais une issue à cet asile de fous?

Bucéphale : Oui, depuis que j’ai lu Platon, je sais tout sur l’immortalité de l’âme. Je sors régulièrement pour me réincarner dans la campagne anglaise. Là bas l’herbe est plus verte.

Rossinante : Et Cerbère?

Bucéphale : Un pauvre film d’horreur que les morts se racontent pour frissonner un peu. Ils manquent tellement de divertissements!

Rossinante : Cerbère, une blague?

Bucéphale : Oui, comme tout le reste.

Rossinante : Comment ça, tout le reste?

Bucéphale : Comme cette histoire de Platonthon, de trahison d’Alcibiade, de quête du seau à champagne …

Rossinante : Quoi? Tu veux dire que tout cela est inventé?

Bucéphale : Bien sûr, Platon s’amuse, il se fait des films, comme dans la caverne. Une manière pour lui de s’imaginer qu’il va vraiment sortir de ce trou.

Rossinante : Mais s’il n’y a pas de seau à champagne, comment on va lui payer le ferry, au palefrenier?

Bucéphale : On commence par sortir. Après, on improvise.

Rossinante : On pourrait faire la manche?

 

ET LA MORALE, PAR HÉRA! Les jeux de mots idiots ont-ils vraiment leur place dans une épopée philosophique? Vous le saurez en lisant la Leçon du palefrenier.



Illustration : Affiche de propagande pour la Révolution culturelle  © Edimédia


 

[1] Bien que nous soyons dans une épopée, l’intervention d’un chœur s’impose, afin de de pleurer un peu et de faire passer temps.

[2] « La polyphonie dans le Banquet » est le titre du projet de thèse mal barré du palefrenier.

[3] « palefrenier » dans le jargon des écuries.

Postez vos commentaires