Les dés sont jetés

Chant I du Journal de campagne

 

Aujourd’hui, Socrate et Platon vivent aux Enfers, dans l’Île des Bienheureux. Pour tromper son ennui, Socrate joue aux dés avec Alcibiade. Platon, fatigué de la philosophie, s’est lancé dans la philanthropie. Il vient voir son vieux maître et tente de le convaincre de lui donner quelques Euros pour sa nouvelle campagne de financement participatif (« crowdfunding » en bon grec).

Platon : Salut les gars.

Socrate : Alors mon petit ça marche ta campagne ? Désolé pour hier, je n’avais pas de monnaie. Mais ta cité idéale, c’est vraiment un beau projet.

Platon : Bof, j’ai laissé tomber, personne n’y croit. Non, là, je viens vous voir avec un projet en béton : j’ai un étudiant qui va écrire une thèse sur la polyphonie dans le Banquet.

Socrate : La polyphonie ?

Platon : Oui, tu sais, dans mes dialogues, c’est toi la star, mais il y a beaucoup d’autres personnages qui parlent, surtout dans le Banquet : chacun y va de son petit discours, y compris ton cher Alcibiade que voici.

Socrate : C’est vrai, ça, pourquoi tu leur donnes la parole à tous ces apprentis philosophes ? Ça ne te suffisait pas de rapporter mes leçons ?

Platon : Justement, mon étudiant veut expliquer cela : pourquoi des dialogues, et pas des traités de philosophie rasants avec seulement les leçons de morale de Socrate.

Socrate : Merci pour Socrate.

Platon : Il montre que dans mes dialogues, s’il y a tant de monde qui parle, c’est parce que je n’y donne pas seulement des leçons théoriques réservées aux spécialistes : les dialogues sont aussi des leçons de communication, qui peuvent intéresser le grand public.

Socrate : Platon pour le grand public, bon courage ! J’espère qu’il a les reins solides, ton thésard.

Platon : Oui, assez : il a été palefrenier, et il a entraîné des chevaux de course pendant des années tout en lisant Platon. Tu y crois à cela ?

Socrate : Non.

Platon : Et il a écrit son projet sous l’égide des plus grands professeurs de grec. On l’a déjà invité à parler de moi à Pise, à Brasilia, à Tokyo…

Socrate : Mais voyons ! Et maintenant tu vas me dire qu’il va faire sa thèse à Cambridge, le palefrenier?

Platon : Oui, justement, c’est pour cela que je viens te voir. Il a été admis, mais il lui faut 80 000 Euros pour payer ses études.

Socrate : Tu ne crois pas que ton projet d’hier c’était mieux, finalement ?

Platon : Mais non. Ça, non seulement c’est mieux que ma république, mais c’est possible. On peut déjà réunir 8000 Euros : avec ce qu’il a déjà mis de côté, ça lui permettra de faire sa première année, et de trouver d’autres financements pour l’année suivante. Et si on s’y met tous, on peut réunir la somme totale dès maintenant. Tu connais du beau monde à Athènes. (Il s’adresse à Alcibiade) Pas vrai, Alcibiade ? Tu n’es pas dans le besoin, et la com’ ça t’intéresse. Tu glisses deux mots de la polyphonie et du Banquet dans ton prochain discours à l’assemblée, et le tour est joué : des milliers de citoyens ne parlent que de cela en rentrant chez eux.

Alcibiade : Bonne idée. J’y vais de ce pas. J’en ai assez de me faire plumer aux dés par le vieux (il jette les dés, s’empare du projet de thèse et s’en va).

Platon : Tu vois, Socrate, c’est comme ça que ça marche le crowdfunding.

… LA SUITE : La colère de Socrate

 

ET LA MORALE!  Retrouvez la morale de ce contre philosophique dans la Leçon du palefrenier: Pourquoi Platon a-t-il écrit des dialogues?

 

 


Illustration : Ajax et Achille jouant aux dés, Vase grec, vers 540 av. J.-C. © Nick Thompson


Postez vos commentaires