Les philosophes ont-ils droit aux calembours?

Quatrième Leçon du palefrenier

Il est 17h00, le palefrenier brosse son cheval, le couvre pour la nuit et lui donne son repas du soir. Il vient de lire le Chant IV du Journal de campagne, où les Surhommes, tout en préparant une expédition maritime destinée à sauver son projet d’études, se livrent à une débauche de jeux de mots douteux. Le palefrenier, indifférent à son avenir académique, s’indigne de la licence langagière des héros.

 

Le palefrenier : Ça tourne mal cette épopée philosophique, avec cette collection de calembours crétins.

Le cheval : Rossinante de la Manche fait la manche pour traverser la Manche ?

Le palefrenier : Oui, ça c’est le pompon!

Le cheval : Tu sais, c’est très fin en réalité. C’est tout le Banquet de Platon …

Le palefrenier : En voilà une bonne blague! Explique-moi un peu.

Le cheval : C’est à toi de me donner des explications. Tu prétends étudier la polyphonie dans le Banquet[1], soit ! Tu parles de la polyphonie du discours de Socrate, qui rapporte les paroles de Diotime, fort bien![2] Tu parles d’Alcibiade et des narrateurs du dialogue qui rapportent les discours de Socrate, à la bonne heure![3] Mais as-tu oublié que, dans le Banquet, cinq autres orateurs s’expriment avant Socrate. Or tous parlent de l’amour, comme lui. Mais leurs théories sont différentes. Ce n’est pas de la polyphonie, ça? On dirait presque de la cacophonie! Quel est l’intérêt de ce concert de voix discordantes?

Le palefrenier : Eh bien vois-tu je ne me pose même pas la question! Dans ma thèse je m’intéresse aux personnages qui parlent au nom des autres, aux porte-parole. Pas aux gens qui parlent les uns à côté des autres.

Le cheval : Mais la polyphonie, c’est cela aussi.

Le palefrenier : Non Monsieur, en tout cas pas au sens scientifique du terme. Monsieur a peut-être lu tout Platon, mais moi j’ai lu des traités de linguistique. La polyphonie linguistique, sache-le, c’est le fait qu’un discours cite un autre discours : c’est l’emprunt, la reformulation, pas la concurrence des discours. Lis Oswald Ducrot, c’est le spécialiste sur la question[4].

Le cheval : Ducrot? Connais pas. Mais moi, j’ai lu le dictionnaire, et je peux t’assurer que la polyphonie, c’est aussi et surtout quand plusieurs personnes parlent ou chantent les unes à côté des autres. C’est d’ailleurs le sens le plus commun. C’est par là que tu devrais commencer.

Le palefrenier : Quel casse-pied! C’est difficile, cette question. Pourquoi six théories sur l’amour dans le Banquet de Platon, et pas seulement la théorie de Socrate? …

Le cheval : C’est donc ça le problème! Je comprends mieux à présent pourquoi tu tiens tant à ton Ducrot. C’est un beau prétexte! Cela te permet de traiter de la polyphonie dans un sens très restreint, et donc d’éviter une question difficile.

Le palefrenier : Et alors? Un thésard ne peut pas régler toutes les questions. Surtout pas celles que les commentateurs se posent depuis des siècles.

Le cheval : Peut-être pas les régler, mais au moins les débrouiller un peu, pour y voir plus clair.

Le palefrenier : Le programme me convient. Mais as-tu le mode d’emploi?

Le cheval : Peut-être. Pour débrouiller une question difficile, vois-tu, il ne faut pas chercher à la résoudre. En tout cas pas tout de suite. C’est comme avec un nœud. Si tu commences tout suite à tirer tous les fils, tu ne feras qu’aggraver le problème. Il faut commencer par observer, pour trouver le bon fil à tirer en premier, et tirer ce fil très doucement. Pour ta question difficile, c’est pareil. Commence par observer la difficulté, par la décrire. Et parfois, quand on a compris pourquoi c’est difficile, on a déjà trouvé la réponse au problème. Essaie!

Le palefrenier : Eh bien vois-tu, la difficulté de notre question, c’est que tous les discours sur eros ne sont pas seulement différents. Ils se ressemblent aussi, étrangement. Ils sont à la fois semblables et distincts.

Le cheval : Décris cela mieux. Sont-ils tous aussi semblables les uns aux autres? Tous aussi différents les uns des autres?

Le palefrenier : Non, les cinq premiers discours, entre eux, sont assez différents. Pour le premier orateur, Phèdre, l’amour est beau parce qu’il rend vertueux, courageux. Pour le deuxième, il est beau parce qu’il rend savant ; pour un autre encore, parce que c’est une pulsion de manque qui nous permet de retrouver notre alter ego, etc. Mais dans le discours de Socrate, l’amour incite aussi à la vertu, à la sagesse, et c’est aussi une pulsion de manque qui nous pousse au bonheur. Bien que Socrate prétende contredire tous ces premiers discours, en réalité, il reprend leurs thèses.

Le cheval : Se contente-t-il de les reprendre?

Le palefrenier : Non, c’est étrange. Quand on lit son discours, on a l’impression d’entendre tous les discours précédents, et en même temps, ont voit ces discours se décomposer. Socrate ne reprend pas les thèses littéralement. Il ne fait pas de la citation, mais de la reformulation. Dans son discours, les mots prennent un sens plus précis, et plus philosophique : il donne « un sens plus pur aux mots de la tribu ». Tu vois?

Le cheval : Non, je ne vois pas. Donne des exemples, au lieu de citer les poètes. Ton argumentation en sera moins mal armée.

Le palefrenier : Ah! Ah! Eh bien la vertu, par exemple. Pour Socrate comme pour Phèdre, le premier orateur, l’amour conduit à la vertu. Mais pour Phèdre, la vertu, c’est le courage guerrier : il s’agit d’une conception traditionnelle, en Grèce, que l’on trouve chez Homère par exemple. Dans le discours de Socrate, la vertu devient quelque chose de plus compliqué : la Vertu en général, c’est un ensemble complexe, fait de multiples vertus particulières. Parmi ces espèces de vertu figure certainement la vertu du courage. Mais le courage n’est plus qu’une vertu parmi d’autres : la tempérance, la justice, la sagesse etc. Et en outre, la vertu qui domine cet ensemble, ce n’est pas le courage : c’est la sagesse, qui permet de connaître l’idée du beau et du bien. En fait Socrate, dans son discours, montre à Phèdre que le mot qu’il employait a plus de sens qu’il ne le croyait.

Le cheval : Comme pour « polyphonie »

Le palefrenier : Comment ça?

Le cheval : Souviens-toi. Tu croyais pouvoir te satisfaire d’un seul sens, pour parler de la polyphonie dans le Banquet – la définition de Ducrot. Tandis qu’en réalité, la polyphonie, c’est la définition de Ducrot plus la définition du dictionnaire.

Le palefrenier : Et tu vas aussi les traiter de fainéants, les copains de Socrate?

Le cheval : Socrate s’en charge pour moi. Le travail de Socrate, dans le Banquet comme dans tous les dialogues de Platon, c’est de montrer à ses interlocuteurs – et aux lecteurs! – qu’ils ne s’interrogent pas suffisamment sur le sens des mots qu’ils emploient. Il veut montrer que les mots ont de multiples sens, qu’ils renvoient à des idées complexes.

Le palefrenier : C’est pour cela que les philosophes ne doivent pas avoir peur des calembours?

Le cheval : Oui. Le plus douteux des calembours a au moins le mérite, inestimable aux yeux du philosophe, de montrer qu’un même mot peut avoir plusieurs significations. Et quand tu liras un dialogue de Platon en grec, tu verras que c’est un festival de calembours. Le même mot change de sens quand il passe de la bouche d’un personnage à celle d’un autre. Et le travail de Socrate, dans ce joyeux tintamarre, c’est de faire le tri : Socrate distingue les sens, puis il fait la synthèse, tout en montrant quel est le sens le plus important.

Le palefrenier : distinguer et réunir … dis-moi, mon coco, tu ne te lancerais pas dans la citation, à ton tour? Ce que tu me dis là, c’est la leçon de Socrate dans le Phèdre.

Le cheval : Ah bon?

Le palefrenier : Ne fais pas l’idiot.

Le cheval : Non, je fais le dialecticien.

Le palefrenier : Suis-je bête! Tu sais bien que dans le Phèdre, Socrate dit qu’il faut distinguer un bon et un mauvais amour, et que ces deux espèces d’amour sont réunies au sein d’un même ensemble, l’Amour en général. Mais, dit-il, la plupart de ceux qui parlent de l’Amour ne pensent qu’à une espèce d’amour : le bon ou le mauvais.

Le cheval : Tout à fait. Et que dit Socrate à propos de cette opération de division et de réunion?

Le palefrenier : Il dit que c’est ça, la dialectique. Mais tu ne vas tout de même pas me dire que Socrate fait de la dialectique dans le Banquet?

Le cheval : Et pourquoi pas ? Il distingue et réunit les différentes espèces qui composent les notions évoquées par les orateurs précédents, comme la notion de vertu …

Le palefrenier : Certes. Mais mon cher ami dialecticien, vous qui êtes tellement à cheval sur le sens véritable des mots, leur sens complet, vous savez mieux que moi, que faire de la dialectique, ce n’est pas seulement raisonner, en distinguant et en réunissant les concepts. C’est aussi communiquer d’une certaine manière : c’est dialoguer, interroger l’autre, pour lui faire dire la vérité – comme vous êtes en train de le faire avec votre palefrenier.

Le cheval : C’est vrai, tu as raison : c’est ça le sens complet du mot « dialectique ». C’est distinguer et dialoguer. Et selon toi, Socrate ne dialogue pas dans le Banquet?

Le palefrenier : Bien sûr que non. Ni Socrate ni les autres. Chacun prononce un beau discours, et les orateurs s’envoient leurs beaux discours à la figure. On fait de la rhétorique, dans le Banquet, pas de la dialectique. C’est bien connu.

Le cheval : Donc pour toi, rhétorique et dialectique sont deux notions bien distinctes? Deux discours rhétoriques ne peuvent pas être en dialogue l’un avec l’autre, comme nous sommes en dialogue nous-mêmes, quand je te tire les vers du nez? Un discours ne peut pas « faire parler » un autre discours?

Le palefrenier : Tu divagues.

Le cheval : Ce n’est pas moi qui divague, dans ce cas, c’est ton cher Ducrot.

Le palefrenier : Aïe! Oui, c’est vrai, la polyphonie, au sens de Ducrot …  Un orateur peut-être le porte-parole d’un autre orateur, s’il le cite, le reformule, etc. Dans ce sens, c’est vrai, un discours peut faire parler un autre discours, donc être en dialogue avec lui.

Le cheval : Un discours rhétorique peut donc faire de la dialectique aux deux sens du terme « dialectique » : distinguer logiquement les espèces d’une idée, et faire parler le discours d’un autre.

Le palefrenier : Oui, mais tout ça c’est très abstrait, cher maître. Il faut appuyer sa théorie sur des exemples – je reprends tes mots! Peux-tu me donner un exemple de « dialogue rhétorique », dans le Banquet?

Le cheval : Je le pourrai très bientôt, quand j’aurai lu l’article que tu vas écrire sur la question … si ta paresse ne prend pas le dessus.

Le palefrenier : J’y vais de ce pas (Le palefrenier part avec sa brouette, l’air un peu pincé. Il revient). Mais, j’y pense ! Ce que l’on vient de dire, ça me fait penser à Diotime, dont on parlait tout à l’heure. Dans sa théorie sur l’amour, Socrate montre à ses convives ce que pourraient devenir les mots qu’ils viennent d’employer, si ces mots étaient employés par un philosophe; par un orateur qui a suivi, comme Socrate, toute la formation philosophique dont il parle dans sa théorie d’eros. Le discours de Socrate, c’est l’horizon du discours des autres, c’est l’avenir de leur discours. C’est peut-être pour cela que Socrate prétend rapporter les paroles d’une prêtresse, une femme capable de prévoir l’avenir …

Le cheval : Pourquoi, pas ? C’est une théorie un peu subtile, qui a au moins le mérite de te faire retrouver cette fameuse Diotime, que tu aimes tant. En entendant Socrate, les autres s’entendent parler eux-mêmes, quand ils seront devenus philosophes – et si un jour ils le deviennent.

Le palefrenier : Et ils ne s’en rendent même pas compte, les idiots!

Le cheval : Idiot toi-même.

Le palefrenier : Que me vaut cette injure?

Le cheval : Tu ne t’aperçois pas toi-même que, depuis ce matin, tu te passionnes pour ta propre épopée.

Le palefrenier : Tu veux parler du Journal de Campagne, qu’on lit à la pause, avec les collègues?

Le cheval : Bien sûr.

Le palefrenier : T’es fin frais, toi ![5] Il part à Cambridge, le palefrenier du Journal. Moi je suis marseillais. Et je vais faire mon doctorat tranquillement dans mon écurie : j’ai un directeur de thèse tout trouvé!

Le cheval : Détrompe-toi. Je ne dirige pas des thèses de palefrenier. Ça fait mauvais genre. Va plutôt à Cambridge. Là bas, on se moque de savoir si tu as poussé la brouette avant de parler de Platon. On ne jugera que ton projet de thèse et tes articles … qui seront nécessairement excellents, puisque j’ai tout fait. Et, je te prédis que tu seras admis.

Le palefrenier : Tu te prends pour Diotime à présent? Tu oublies que l’on parle anglais, là bas.

Le cheval : Nous y revoilà! La paresse …

Le palefrenier : Ah ça suffit maintenant! Tu vas voir s’il est paresseux, ton palefrenier qui se lève tous les matins pour te curer les pieds. Je vais y aller à Cambridge, tiens! Ça me fera des vacances. J’en ai assez de me faire moucher par mon cheval.

Le cheval : Commence par écrire ton article …

Le palefrenier : C’est ce que j’allais faire …

Le cheval : …  en anglais, donc.

Le palefrenier : Goddamn!

 

POUR ALLER PLUS LOIN, lisez l’article que le palefrenier vient d’écrire: How to do Dialectics with Rhetoric?

 


Illustration : Hendrick ter Brugghen – Démocrite riant © Wikimedia Commons


 

[1] Voir la première Leçon du palefrenier.

[2] Voir la deuxième Leçon du palefrenier.

[3] Voir la troisième Leçon du palefrenier.

[4] Voir O. Ducrot, Le dire et le dit, Paris, 1984. Chap. 8: ‘Esquisse d’une théorie polyphonique de l’énonciation’.

[5] Patois lorrain. Le palefrenier marseillais a une histoire compliquée.

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