Peut-on dire la vérité sans la voir ?

Troisième Leçon du palefrenier

Le palefrenier vient de lire le Chant III du journal de Campagne : La trahison d’Alcibiade. Indifférent aux tribulations pourtant angoissantes de son projet de thèse et de sa campagne de financement, il se concentre sur les multiples  problèmes de communication que rencontrent les personnages de cette histoire. À l’occasion d’une promenade en forêt, il fait part de ses questions à son cheval, dont il vient de découvrir les aptitudes à la communication (voir la deuxième Leçon du palefrenier).

Le palefrenier (après être monté en selle) : Allez, en avant mon coco! Dis-moi, il est un peu bizarre, cet Anoètos, dans le Journal de campagne? Il prétend aimer Platon et la philosophie, mais il est prêt à suivre Alcibiade pour apprendre à mieux communiquer. Or le même Anoètos, dans son récit, nous raconte que Platon et Alcibiade ne sont pas du tout d’accord sur ce que signifie bien communiquer. Selon Platon, Alcibiade ne comprend rien à la communication philosophique. C’est à se demander si Anoètos lui-même comprend vraiment ce qu’il raconte …

Le cheval : Non, le narrateur n’a pas compris ce qu’il relate diligemment. De même qu’Alcibiade n’a rien compris au projet de thèse qu’il présente à l’Assemblée.

Le palefrenier : Pour le coup, ce n’est pas comme dans le Banquet! Dans ce dialogue, quand Alcibiade fait son beau discours sur Socrate, il sait vraiment de quoi il parle. Personne ne connaît Socrate mieux qu’Alcibiade.

Le cheval : Il le connaît peut-être. Mais le comprend-il? Il fait de Socrate un beau portrait, c’est vrai. On trouve ce texte dans toutes les anthologies des dialogues de Platon: Socrate est comme les statues du dieu Silène, laid et grotesque d’apparence. Mais quand on l’ouvre, on s’aperçoit qu’il renferme des richesses divines, des trésors de sagesse!

Le palefrenier : Et alors? N’est-ce pas là un portrait fidèle? Socrate a la mine d’un vieux singe, mais il est très intelligent. Je sais pourquoi tu as une dent contre Alcibiade. C’est parce qu’il ne se contente pas de louer Socrate. Il lui adresse également des critiques. Il l’accuse de garder pour lui ses trésors de sagesse, de ne pas vouloir les lui transmettre. Tandis qu’Alcibiade est prêt à tout pour devenir philosophe. Y compris à coucher avec Socrate. Socrate passe son temps à faire le modeste : « C’est Diotime qui me l’a dit … », « Je sais que je ne sais rien … ». Tu parles! En vérité, Socrate a la réponse à toutes les questions qu’il pose, mais il refuse de la donner, en faisant l’ironique.

Le cheval : Ah oui? Pour toi c’est cela, l’ironie socratique?

Le palefrenier : C’est ça, oui. C’est de l’égoïsme, l’ironie de Socrate! Socrate, c’est un philosophe vaniteux, ou un éducateur raté, comme tu voudras. Il n’a pas éduqué Alcibiade, et c’est par sa faute qu’Alcibiade a mal tourné, et qu’il a trahi Athènes pour vendre ses plans de guerre à Sparte[1]. Par la bouche d’Alcibiade, Platon nous montre qu’il ne faut pas idéaliser Socrate. Le philosophe a ses qualités, mais il a aussi ses défauts. Ah! Je conçois que tu ne sois pas prêt à admettre que Socrate ait des défauts. Vous les chevaux, vous avez un faible pour les va-nu-pieds. Et les silènes avaient des sabots…

Le cheval : … des sabots de bouc, ne mélangeons pas les genres.

Le palefrenier : De plus, Platon, dans son Banquet, ménage une place de choix à Alcibiade. Son personnage fait une entrée fracassante : il arrive complètement ivre, il interrompt le discours de tous les autres orateurs, et il impose de nouvelles règles à la fête, avec son discours inouï, et brillant.

Le cheval : Une entrée fracassante, oui, et tardive, comme tu le dis toi-même.

Le palefrenier : Où est le problème? Est-ce que, sous prétexte qu’il arrive en retard, Alcibiade dirait des bêtises? Avant de parler de Socrate, Alcibiade demande à ce dernier de l’interrompre s’il s’écarte de la vérité. Or Socrate n’intervient jamais pendant son discours. Comment Platon pouvait-il nous dire plus clairement que tout ce que dit Alcibiade est vrai.

Le cheval : Tout est vrai, certes. Mais cela veut-il dire qu’Alcibiade dit toute la vérité?

Le palefrenier : Et que pourrait-il ignorer de Socrate, qu’il fréquente depuis son plus jeune âge?

Le cheval : Tu l’as dit toi-même ; un événement très récent dans la vie du dialecticien. Le discours qu’il vient de prononcer dans le Banquet, sur l’amour et la philosophie. Pendant que Socrate rapportait la théorie de Diotime sur l’amour, où était Alcibiade?

Le palefrenier : Qu’est-ce que j’en sais, moi? En tout cas il n’était pas là. Et où veux-tu en venir?

Le cheval : Je ne vais tout de même pas te l’écrire ta thèse! Tu sais comme moi ce que raconte Diotime sur l’amour et la philosophie. Tu m’en as fait un beau sermon aujourd’hui même. Désirer, en particulier désirer la sagesse, ce n’est pas chercher à s’accaparer ce que l’on désire. C’est chercher

Le palefrenier : … à créer, à produire soi-même quelque chose. Et pour devenir philosophe, il ne faut pas chercher à mémoriser les théories des autres, mais il faut produire de belles théories. Et cela ne peut se faire que si l’on cherche à connaître par ses propres moyens les idées éternelles, comme l’idée du beau, ou du bien.

Le cheval : Ainsi, devenir sage, ce n’est pas apprendre par cœur la leçon d’un autre, c’est mieux voir ; c’est mieux comprendre des idées qui n’appartiennent à personne, ni au maître, ni à l’élève. Cela veut donc dire que la connaissance ne se transmet pas, en tout cas pas comme Alcibiade aimerait que Socrate lui transmette sa connaissance : avec des cours particuliers, en récitant des leçons, en apprenant des recettes.

Le palefrenier : Ça y est! Je comprends pourquoi Alcibiade ne comprend rien, même s’il dit la vérité. Il dit vrai quand il montre que Socrate est sage, et que sa sagesse est désirable. Mais il ne comprend pas en quoi consiste vraiment cette sagesse. Il ne sait pas non plus comment la désirer correctement. En fait, la sagesse de Socrate n’est pas un trésor que le philosophe garderait en lui-même, et que l’élève pourrait acquérir contre une rémunération.

Le cheval : C’est beau de penser par soi-même. Mais évite de me battre les flancs avec tes talons quand tu trouves une idée. Le galop est fini depuis longtemps. Ça fait déjà deux minutes qu’on attend devant la porte de mon boxe.

Le palefrenier : Mais tu sais, dans le Banquet, il y a d’autres personnages qui parlent de Socrate. Il y a des narrateurs, par exemple, qui rapportent l’ensemble du dialogue. Ils nous transmettent tous les discours: les paroles de Socrate et de Diotime, mais aussi celles d’Alcibiade, et des autres personnages. Est-ce que ces narrateurs comprennent vraiment ce qu’ils racontent?

Le cheval : Eh bien, sais-tu, mon ami? Je te suggère de descendre de mon dos et de m’enlever ma selle. Puis tu vas me laisser au boxe, pour que je puisse manger mon foin et sécher tranquillement. Et pendant ce temps, tu vas écrire un petit article sur la question.

POUR APPROFONDIR LA QUESTION, lisez l’article du palefrenier : Lector in dialogo. Vous y apprendrez qu’Alcibiade et les narrateurs du « Banquet », c’est un peu nous, les lecteurs du dialogue. 

POUR SE POSER D’AUTRES QUESTIONS, lisez la quatrième Leçon du palefrenier: Les philosophes ont-ils droit aux calembours?


 

[1] En 415 av. J.-C., Alcibiade s’est exilé à Sparte, l’ennemie d’Athènes, emportant avec lui les plans d’une opération militaire décisive qu’il devait diriger contre Sparte. Cette trahison est l’une des causes majeures de la ruine d’Athènes, à l’issue de la guerre du Péloponnèse.

 


Illustration : Pieter Brueghel – La parabole des aveugles © Wikimedia Commons


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