Pourquoi Platon a-t-il écrit des dialogues?

Première leçon du palefrenier

 

Il est 7h00, le travail commence à l’écurie. Le temps de pailler le box de son cheval, le palefrenier réfléchit à haute voix et en mots simples aux aventures de Platon et Socrate dans le Chant I du « Journal de campagne ».

Tu vois, mon cheval, en discutant avec Socrate, Platon soulève une question que tout le monde se pose depuis l’Antiquité : pourquoi Platon n’a-t-il pas écrit en son nom ? Platon, tu sais, n’a pas écrit des cours de philosophie où il présente directement sa pensée, en disant « je ». Il a écrit des dialogues, c’est-à-dire des écrits polyphoniques, où plusieurs personnages expriment des théories différentes. Ce sont de petits drames, comme les comédies de Molière ou les tragédies de Shakespeare : on y parle beaucoup, mais on ne sait pas vraiment ce que l’auteur veut dire.
Cette vieille question, vois-tu, je me la pose tous les matins en venant à l’écurie. Beaucoup de gens y ont déjà répondu depuis l’Antiquité, et toutes les réponses proposées ont sûrement un fond de vérité. Pourtant, aucune ne me satisfait vraiment. Si tu veux, je vais les passer brièvement en revue, ces explications. Ensuite, on essaiera ensemble de trouver une réponse nouvelle.

  • On peut considérer d’abord que, en écrivant des dialogues, Platon a voulu écrire comme les autres : il a obéi aux conventions d’un genre littéraire: le « dialogue socratique ». Comme beaucoup de ses contemporains, Platon a été le disciple de Socrate. Or Socrate n’a rien écrit  mais c’était un professionnel de la discussion à bâtons rompus : le dialogue. Ainsi, après la mort de Socrate, pour transmettre l’enseignement du maître, beaucoup de disciples ont écrit des dialogues philosophiques, dont Socrate est le héros. Xénophon, par exemple, est l’auteur, comme Platon, de dialogues socratiques. Peut-être que Platon a tout simplement cédé à une mode de son époque.
    Et pourtant, même si c’est le cas, cela ne suffit pas pour comprendre ce que le dialogue platonicien a de singulier. Platon, tu sais, a écrit des dialogues socratiques d’un genre particulier. Contrairement à Xénophon, il ne dit pas « je » dans ses dialogues : ni par la voix d’un narrateur, qui présente le dialogue  ni en se mettant lui-même en scène parmi les personnages qui discutent. Platon ne prend jamais la parole dans ses dialogues, et du coup, il ne dit jamais clairement qu’il soutient le point de vue de Socrate. Pourquoi?
  • Tu pourras me dire que, à première vue, la question ne se pose pas. Même si Platon ne dit pas « je pense que Socrate a raison », il a écrit des dialogues où, finalement, c’est toujours Socrate qui a raison. Dans les dialogues de Platon, le point de vue de Socrate domine. On peut donc en conclure que Socrate, c’est Platon. Platon se serait donc servi de Socrate comme de son porte-parole, pour transmettre son enseignement philosophique, et il n’est pas nécessaire de se prendre la tête à deux mains, ni de se mettre à parler avec son cheval, pour savoir pourquoi Platon a écrit des dialogues.
    Mais cette explication , non plus, ne me satisfait pas complètement. Car même si le discours de Socrate domine, le discours des autres personnages contient souvent des leçons philosophiques très profondes. Dans le Banquet, par exemple, le poète Aristophane expose une théorie sur l’amour dont nous nous souvenons tous aujourd’hui encore quand nous tombons amoureux : aimer, c’est partir à la quête de la moitié de soi-même. Pourquoi, à côté de la voix du roi des philosophes (Socrate), Platon fait-il entendre les discours divergents qui sont eux aussi des discours philosophiques?
  • On peut répondre à cette question en disant que Platon est un historien des idées. Il a cherché à peindre la pensée de tous les intellectuels de son époque : non seulement celle de son maître Socrate, mais aussi celle des autres savants avec lesquels Socrate discutait. Comme un bon peintre d’histoire cherche à restituer avec force détails le costume de ses personnages, même les personnages secondaires, Platon aurait cherché à restituer précisément les idées de tous les intellectuels de son époque qu’il met en scène dans ses dialogues.
    Mais là aussi, j’ai l’impression qu’il y a un problème. Parce que Platon, c’est évident n’est pas un peintre d’histoire très scrupuleux. Il a déformé les idées des personnages qu’il met en scène dans ses dialogues, à commencer par les idées de Socrate. Et cela, afin de construire une discussion qui aille dans le sens qui l’intéresse, afin de pouvoir démontrer ce qu’il cherche à démontrer. Ce qui semble avoir intéressé Platon, c’est de faire dire à ses personnages ce qu’il voulait qu’ils disent pour que se mette en place un dialogue vivant et intéressant.
  • Du coup, la réponse la plus probable à la question que l’on se pose, c’est peut-être tout simplement : Platon a écrit des dialogues pour montrer en quoi consiste le dialogue. Pour montrer à son lecteur les règles d’une bonne discussion, d’une discussion philosophique, qui permet de trouver des réponses à des questions philosophiques : qu’est-ce que le bien, le beau, le juste ? De toute évidence, Platon, dans ses dialogues, ne cherche pas seulement à transmettre des théories par la bouche de ses personnages. Il cherche aussi à montrer comment, de manière très pratique, ces personnages élaborent et expriment leurs théories.
    Beaucoup de commentateurs de Platon ont déjà étudié cet aspect du dialogue. Ce qui les intéresse, en général, c’est de voir que Socrate, dans la manière dont il interroge les autres, nous montre comment nous devons nous interroger nous-mêmes pour bien penser : c’est la fameuse « maïeutique », ou la « dialectique » socratique. Autrement dit, le dialogue platonicien où tant de voix se font entendre serait un théâtre de la pensée, une représentation dramatique de la vie des idées qui anime chacun de nous dans le silence de la méditation.
  • Mais peut-être que, là aussi, on pourrait aller un peu plus loin. Le dialogue ne nous apprend pas seulement à penser. Puisqu’il montre des gens qui parlent et qui communiquent, peut-être que le dialogue nous apprend aussi à parler et à communiquer. A faire un bon usage des mots pour exprimer notre pensée – c’est tellement difficile de trouver les bons mots pour dire ce que l’on veut dire ! Et quand on a trouvé une formulation qui nous paraît adéquate, c’est tellement difficile de faire comprendre notre pensée aux gens à qui on parle ! Il y a tellement de malentendus dans la communication !
    Après tout, dans les dialogues de Platon, Socrate parle bien souvent de l’enseignement et de la nature du langage. « Comment transmettre la connaissance ? » est une question que pose Socrate dans presque tous les dialogues. Ca veut dire que ce sont des questions qui préoccupent Platon, l’auteur des dialogues. Pas vrai, mon cheval ? (le cheval acquiesce de la tête). Et dans ce cas, il n’y a aucune raison pour que Platon n’ait pas mis en scène dans ses dialogues cette question de la communication, et tous les problèmes qu’elle implique ! (le cheval acquiesce à nouveau et frappe du pied). Tu m’as l’air convaincu – je vais donc l’écrire cette thèse. Ce sera une thèse sur la communication dans les dialogues de Platon (Le cheval hennit). Ah ! Pardon, mon vieux. En vérité, tu as faim ! (Le palefrenier, sort pour chercher de l’orge. Avant de s’éloigner, il se retourne). Tu vois, pour cette thèse, on pourrait choisir le dialogue du Banquet (le cheval acquiesce).

Le cheval, qui avait faim, n’a retenu que les mots écrits en gras. Mais c’est déjà beaucoup. Si vous voulez aller plus loin, retrouvez le projet de thèse dans « Platon pour les profs ».


Illustration : Thomas Morten – Gulliver chez les Houyhnhnms © Simon Cooke.


 

Il y a 2 commentaires

  1. Trip

    Très éclairant ton article ! Merci

    Par contre, toi qui a l’air de connaître Platon, je me demandais (en lisant «La république»)comment a-t’il put faire pour capter et retranscrire les dialogues avec autant de précision ?

    Merci

    Camille

    1. Christian Keime

      Je ne pense pas que dans la République Platon ait retranscrit littéralement les paroles de Socrate – même s’il y a nécessairement une part de remémoration — ou de commémoration — dans tous les dialogues. Platon part de ses souvenirs mais les transforme: il fait dire à Socrate beaucoup de choses que le Socrate historique n’a probablement jamais enseignées. On peut conjecturer cela en recoupant les dialogues de Platon avec d’autres témoignages sur Socrate (par exemple Xénophon). Dans la République, c’est probablement le cas de la théorie des Formes intelligibles (livres 5 à 7): c’est du Platon tout craché, pas du Socrate. Tu connais peut-être cette enluminure fameuse, commentée par Derrida qui a réfléchi à cette question: http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1303011659.html C’est Socrate qui écrit les dialogues …. mais c’est Platon qui dicte! Bien à toi

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