Projet de thèse

« La polyphonie dans le Banquet de Platon :
Le dialogue philosophique comme leçon de communication »

 

EN BREF
Le dialogue platonicien fait entendre de multiples voix qui interagissent entre elles. En vertu de cette « polyphonie », Platon dispense des leçons pratiques de communication, et non uniquement des leçons de philosophie théorique. Il montre en particulier le bon usage qu’il convient de faire du langage ; comment il faut adapter son discours à son public ; comment la transmission d’un message peut faire l’objet de multiples malentendus.

EN DÉTAIL

La polyphonie …
J’étudierai la forme littéraire complexe par laquelle Platon a transmis son enseignement philosophique à la postérité. Le dialogue platonicien ne fait pas entendre directement la voix de l’auteur, mais une polyphonie de discours : de multiples personnages y soutiennent des points de vue divergents¹. Ma thèse explore un aspect particulier de cette polyphonie, encore peu étudié par la critique : chez Platon, les multiples points de vue des personnages ne sont pas seulement divergents ; ils sont aussi entremêlés. Les discours s’empruntent mutuellement leurs idées pour se citer, se critiquer, se reformuler. Dans les dialogues de Platon, tous les personnages se font pour ainsi dire les porte-parole les uns des autres. Quel est le sens de cet entremêlement des voix ?

… dans le Banquet
Pour répondre à cette question, le dialogue du Banquet est un cas d’étude exemplaire. Le héros de ce dialogue est incontestablement Socrate : c’est lui qui prononce le discours le plus long, au centre du dialogue. Pour autant beaucoup d’autres voix se font entendre, et s’entremêlent à cette voix dominante :

  1. Avant Socrate, cinq orateurs expriment des théories concurrentes d’eros. Bien que Socrate prétende être le seul à dire la vérité sur eros, son discours reprend et reformule toutes les thèses défendues par les orateurs précédents. Les premiers discours préfigurent, pour ainsi dire, l’enseignement de Socrate : tous font entendre d’une manière ou d’une autre la voix du philosophe.
  2. Socrate lui-même, pour exposer sa théorie d’eros, ne parle pas en son nom : il rapporte l’enseignement d’un personnage mystérieux qu’il dit avoir rencontré autrefois – Diotime de Mantinée.
  3. Après Socrate s’expriment d’autres personnages qui prétendent parler au nom de Socrate : Alcibiade, qui prononce un éloge du philosophe mêlé de reproches, et les narrateurs qui rapportent l’ensemble du dialogue. La voix de Socrate parvient donc au lecteur à travers le filtre d’autres voix.

On voit donc que le discours de Socrate est mêlé à de multiples discours qui ne sont pas identiques à lui.
La plupart des commentaires du Banquet ne s’intéressent pas à ce phénomène de polyphonie : ils se concentrent sur le discours de Socrate, personnage volontiers considéré comme le porte-parole de Platon. La question que l’on pose généralement au dialogue du Banquet est donc : « Quel est l’enseignement sur eros que Platon expose par la voix de Socrate ? »²
La question que je souhaite poser est plutôt « Pourquoi Platon entremêle-t-il la voix de Socrate à d’autres voix qui expriment des points de vue divergents ? »

Le dialogue comme leçon de communication
Pour répondre à cette question, je formule l’hypothèse que chacun des phénomènes envisagés signale un enjeu particulier de la communication philosophique. Par la manière dont ses personnages reformulent mutuellement leurs discours, Platon montre comment, pour pratiquer la philosophie, il ne faut pas seulement penser : il faut aussi communiquer de manière adéquate, en faisant un usage approprié du langage. Platon montre en particulier :

  1. que bien parler, c’est donner un sens précis aux mots que l’on emploie habituellement sans s’interroger sur leur signification : bien, vertu, justice, amour etc. C’est ce que montre le discours de Socrate, qui rappelle les thèses des discours précédents, mais qui donne un sens différent à leurs mots. Bien parler, ce n’est donc pas nécessairement inventer de nouveaux concepts : c’est, comme le dira Mallarmé, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ».
  2. que pour transmettre sa pensée, il faut adapter son discours à l’interlocuteur, à ses goûts et à ses préjugés. C’est ce que montre Socrate en rapportant les discours de Diotime et de lui-même plus jeune. Il met ainsi en scène des personnages qui sont les images corrigées du public auquel il s’adresse : les auditeurs de Socrate, mais aussi les lecteurs de Platon.
  3. qu’un même message peut faire l’objet de multiples interprétations, réinterprétations et malentendus. C’est ce que montre la manière dont l’enseignement de Socrate est rapporté par des disciples qui en déforment le sens (Alcibiade), ou qui le récitent sans s’interroger sur sa signification (les narrateurs). Platon met ainsi en garde son lecteur sur sa propre manière de comprendre et de transmettre le message du dialogue qu’il lit.

Les enjeux du travail
L’objectif d’ensemble de l’étude est de jeter un éclairage nouveau sur une question débattue depuis l’Antiquité : pourquoi Platon a-t-il écrit des dialogues ?
Il s’agit aussi de montrer que l’interprétation philosophique de Platon ne peut se passer d’une approche littéraire – en l’occurrence, une analyse précise du cadre énonciatif complexe du dialogue.

Bibliographie

 


¹ Voir G. A. Press (ed.), Who Speaks for Plato ? Studies in Platonic Anonymity, Lanham, MD, 2000. J’emprunte le concept de polyphonie à M. Bakhtine, Problèmes de la poétique de Dostoïevski, Lausanne, 1970.
² Voir la plupart des contributions de la dernière réunion de l’International Plato Society – X Symposium Platonicum : The Symposium, Pisa, 15-20 July 2013. Voir les actes sur http://www.aicgroup.it/x-symposium-platonicum

Illustration : Jérôme Bosch – Concert dans l’oeuf (détail) © Jean-Louis Mazieres.


 

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