Y a-t-il de beaux mensonges ?

Deuxième leçon du palefrenier

Sur le conseil de son cheval, le palefrenier va entreprendre une thèse sur la polyphonie dans le Banquet de Platon (voir la première Leçon du palefrenier). Après le nettoyage des boxes, il profite de la pause café pour lire avec ses collègues le Chant II du Journal de campagne, où Platon vante à Socrate l’utilité des beaux mensonges. Lorsqu’il retrouve son cheval pour le brosser et lui curer les sabots, le palefrenier médite sur cet étrange précepte platonicien.

Dis-moi, tu ne trouves pas que c’est un peu gonflé, ce que nous dit Platon? Mentir pour mieux dire la vérité! C’est à se demander s’il n’a pas bu, quand il parle de son Banquet. Et pourtant, vois-tu, cette recommandation ne me surprend guère. Si ma mémoire est bonne le Banquet est une succession de beaux discours sur l’amour. Sept personnages prononcent l’un à la suite de l’autre des théories différentes d’eroseros, c’est « l’amour », en grec. Et la leçon la plus brillante sur eros, celle dont même les palefreniers se souviennent aujourd’hui, c’est la leçon de Socrate.

Or le discours de Socrate, c’est aussi le discours le plus suspect. Socrate prétend rapporter les enseignements d’une prêtresse, Diotime de Mantinée. Aucun historien ne mentionne ce personnage. Et qui pourrait croire à la réalité historique de Diotime de Mantinée ? Son nom est trop beau pour être vrai. « Diotime », en grec, cela veut dire « Honorée de Zeus ». Et la ville de Mantinée existe bien, mais pour un Grec, ce nom évoque irrésistiblement « mantikè », un mot qui veut dire « divination ». « Honorée de Zeus, de Divination-ville », voici comment s’appelle l’institutrice de Socrate ! C’est aussi sérieux que « Madame Soleil ». Et ça ne te fait pas rire ?

(Le cheval ne rit pas. Il mange son foin.) Tu t’en fiches, toi. Un cheval, ça ne pense qu’à manger.

Et d’ailleurs, même si Diotime a existé, Socrate lui fait tenir des propos tellement invraisemblables ! À l’en croire, il l’a rencontrée il y a plus de vingt ans. Or les fameuses leçons de Diotime corrigent une à une tous les discours sur eros que Socrate vient d’entendre, dans le Banquet, de la bouche de ses convives … Comme par hasard! Cette Diotime est une farce : Socrate aurait pu faire parler son cheval! Cela aurait été aussi crédible.

(Le cheval rit.)

Cela veut donc dire que c’est un masque, Diotime. Un masque dont se sert Socrate pour contredire ses amis. Et ce sur quoi Platon attire notre attention, ce n’est pas la réalité historique du personnage. C’est plutôt la fonction du masque. La vraie question, ce n’est pas : « Diotime a-t-elle existé ?». C’est plutôt « Pourquoi Socrate a-t-il inventé Diotime ? »

(Le cheval soupire.)

Ce matin, en venant à l’écurie, je me disais que, grâce à Diotime, Socrate ménage la susceptibilité de ses amis, qu’il contredit dans le Banquet. Sa théorie d’eros, en effet, est un démenti cinglant à toutes les théories prononcées par les autres. Or Socrate prétend que cette théorie ne vient pas de lui, mais d’un mystérieux personnage qui l’a instruit, quand il était jeune et encore ignorant des choses de l’amour. Aussi ignorant que le sont ses amis à qui il rapporte cette théorie. Ainsi, Socrate se met au niveau de son public. Il évite de paraître prétentieux et vaniteux. Diotime, pour ainsi dire, c’est une formule de politesse.

Mais on peut aussi penser que, en rapportant l’enseignement d’une prêtresse, Socrate signale ce que sa théorie d’eros a de religieux. En effet, selon cette théorie, l’amour véritable nous permettrait de connaître ce qu’il y a de plus difficile à connaître : les idées abstraites. Or ces idées, Socrate nous dit qu’elles sont immortelles, et d’une beauté parfaite, comme les dieux grecs.

(Les paupières du cheval commencent à s’alourdir.)

N’oublie pas non plus que Diotime est une femme! Chez les Grecs, seuls les hommes avaient le droit de faire de la philosophie et de donner des leçons. Si Platon donne soudain la parole à une femme, c’est dans l’intention de surprendre son lecteur. Pourquoi chercher à nous surprendre ? Peut-être pour nous signaler que l’originalité de la théorie de Socrate, c’est de proposer un modèle féminin de l’amour. D’après Socrate, en effet, aimer véritablement, ce n’est pas seulement chercher à s’approcher de la beauté pour se l’approprier : désirer une belle personne, un bel objet, une belle science, ou autre chose encore. Aimer, c’est chercher à s’approcher de la beauté pour mettre au monde une richesse dont on est gros, comme une femme accouche d’un enfant dont elle est enceinte. Quand on aime, ce que l’on désire véritablement, ce n’est pas avoir le beau : c’est procréer dans le beau.

Platon a donc raison. Diotime, c’est un beau mensonge. En inventant ce personnage, qui est à la fois prêtresse et femme, il montre ce qu’est vraiment l’amour. Tu vois donc que mentir, cela peut aider à dire la vérité.

Eh, ton pied ! Tu dors ? (Le cheval ouvre les yeux et donne son pied à curer.)

Après tout, tu as raison de t’endormir. Tout ce que je te raconte, c’est hors-sujet. Avec ma thèse, souviens-toi, je voulais montrer que Platon, dans son Banquet, donnait des leçons de communication. Elle est où la leçon de communication, dans tout ce que je viens de dire ? C’est mal parti cette thèse. Et toi tu t’en fiches, de cela autant que de Diotime.

Le cheval murmure à l’oreille du palefrenier : Oui, je m’en fiche de ta Diotime. Et ce n’était pas la peine de souligner les mots importants pour qu’on retienne ton sermon. Tout ce que tu viens de dire, voilà 2000 ans que les savants l’écrivent dans leurs commentaires du Banquet. Au lieu de spéculer sur le rôle de Diotime, occupe-toi un peu du jeune Socrate qui donne la réplique à Diotime, et à qui cette femme fait la leçon avec autant d’autorité que toi, quand tu parles à ton cheval. Ce jeune homme, personne ne s’y intéresse. Et tu la trouveras, ta leçon de communication.

Faut-il obéir à un cheval insolent? Et quelle est la fonction du jeune Socrate dans le « Banquet » de Platon?

POUR APPROFONDIR LA QUESTION, lisez La Fonction de Diotime dans « Platon pour les profs »

POUR  POSER D’AUTRES QUESTIONS, lisez la troisième Leçon du palefrenierPeut-on dire la vérité sans la voir?


Illustration : Honoré Daumier, Saltimbanques © Wikimedia Commons


 

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